L’affaire du partage des eaux du Nil empoisonne encore les relations entre l’Égypte et l’Éthiopie. Tout a commencé avec la mise à exécution du projet de l’Ethiopie d’ériger un barrage sur le Nil bleu en plein printemps arabe. L’Egypte a manifesté son désaccord, marquant le début de neuf années de discussions infructueuses. Qu’en est-il réellement ? Pourquoi ce barrage empoisonne-t-il les relations entre les deux pays ? Quelles implications au plan régional ?

De grandes ambitions éthiopiennes …

En 2011, l’Ethiopie annonce son projet de construire le plus grand barrage africain et l’un des dix premiers dans le monde. L’idée du projet est justifiée par les graves pénuries en matière d’énergie électrique qu’il connaît. 65% de sa population est sans électricité. Le barrage de 4 milliards de dollars US, au cœur des rêves éthiopiens devrait être en mesure de produire 6 000 mégawatts d’électricité. La production électrique serait assez suffisante pour connecter l’ensemble de la population éthiopienne et même en vendre aux pays voisins (le Soudan, le Sud-Soudan, le Kenya, Djibouti et l’Érythrée), qui connaissent eux-aussi de graves déficits en matière d’énergie. Ce serait une avancée majeure dans la lutte contre la pauvreté. Aussitôt dit, le projet s’est tout de suite enclenché. Le barrage est baptisé GERD (en anglais pour Grand Ethiopian Renaissance Dam). Prévu pour être opérationnel en 2018, le barrage n’est jusqu’à ce jour pas encore livré. Le hic, les intérêts économiques égyptiens.

…des intérêts égyptiens en jeu

La construction de ce barrage inquiète l’Egypte. Située en aval, l’Egypte dépend du fleuve pour plus de 90 % de son approvisionnement en eau. L‘Égypte craint qu’un remplissage trop rapide du réservoir de 74 milliards de m³ d’eau n’entraîne une réduction trop importante du débit du Nil, et n’affecte des millions d’Égyptiens. Selon l’ONU, les rives du Nil abritent 95% des quelque 100 millions d’habitants du pays. Par ailleurs, l’agriculture égyptienne dépend dans une large mesure des pluies qui arrosent les hauts plateaux éthiopiens.

L’autre crainte égyptienne est que si le débit d’eau baisse, cela pourrait affecter le barrage d’Assouan, qui produit la majeure partie de l’électricité du pays. Ce barrage est alimenté par le Lac Nasser, réservoir en amont situé derrière le Barrage d’Assouan.

Pour revendiquer ses droits sur le Nil, l’Egypte évoque un traité de 1929 (et un traité subséquent en 1959) qui lui donne ainsi qu’au Soudan des droits sur presque toutes les eaux du Nil. Le document datant l’époque coloniale donnait également à l’Égypte un droit de veto sur tout projet des pays en amont qui aurait une incidence sur sa part des eaux. L’Ethiopie estime qu’il n’est pas lié par ce traité datant de l’ère coloniale et signe en 2010 avec les autres Etats du Bassin du Nil (sauf l’Egypte bien évidemment) un traité rejetant le partage des eaux de 1959 avant d’annoncer juste après, son projet de barrage.

Une dimension régionale et internationale

Le problème prend une allure régionale par son inclusion du Soudan. En effet, au Soudan, le Nil Bleu converge avec le Nil Blanc avant de poursuivre sa route en Égypte.  Toutefois, le Soudan a un intérêt très marqué dans l’édification de ce barrage. Il fournira le Soudan en électricité. D’une puissance de 500 KV, la ligne de transmission devra relier le barrage, installé sur le Nil Bleu en Éthiopie, à la capitale soudanaise, Khartoum. L’avantage supplémentaire est que le débit du fleuve serait régulé par le barrage, ce qui signifie qu’il serait le même toute l’année car habituellement, le pays souffre de graves inondations en août et septembre. En outre, la crise n’intéresse plus les seuls trois pays mais aussi des pays du Golfe influents dans la région de la Corne et l’Afrique du Nord qui soutiennent l’Egypte. Il faut dire que la crise affecte les calculs géopolitiques déjà compliqués de la région et qui mettent en cause ces pays.

Après une décennie de pourparlers et des changements de gouvernements des deux côtés, aucune avancée concrète n’est encore enregistrée, malgré l’intervention d’acteurs de taille tels que les Etats-Unis et la Banque Mondiale.  Le problème avait risqué de menacer l’équilibre humanitaire dans la mesure où des options plus violentes (bombardement des travaux par des avions de chasse égyptiens) n’avaient pas été exclues.  Il était prévu début novembre 2019 qu’une solution soit trouvée avant le mercredi 15 janvier 2020.

En effet, l’intervention de l’accord de 2010 rétablissant un partage jugé plus équitable des eaux rendrait la recherche de solution consensuelle encore plus complexe. L’autre facteur de complication est que le changement climatique affecte les prévisions sur l’impact des épisodes de sécheresse, vital pour les négociations.

Bientôt des solutions concrètes ?

L’Ethiopie avait demandé le dimanche 12 janvier au chef d’Etat sud-africain, Cyril Ramaphosa de jouer les médiateurs pour aider les parties à parvenir à un accord. Ce choix tiendra-t-il ses promesses s’il se confirmait ? La position stratégique du pays est encore affecté par son récent passé politique et il ne semble pas disposer de l’expertise nécessaire pour mener à bien cette mission délicate où les cartes sont encore éparses et dont les implications sont encore très nombreuses.

A la date butoir prévue, par un communiqué à Washington, les acteurs concernés semblent avoir trouvé un début de compromis, qui doit être confirmé lors de l’accord définitif. Selon ce texte, le remplissage aura lieu « par étapes » de manière « coopérative », essentiellement pendant la saison des pluies de juillet-août, voire jusqu’en septembre si les conditions sont réunies. Cette phase cruciale prendra en compte « les conditions hydrologiques » et « l’impact sur les réservoirs en aval ». Si une solution technique semble être esquissée, il reste encore des considérations à prendre en compte sur les plans techniques et juridiques. Les ministres se retrouveront les 28 et 29 janvier à Washington pour parvenir à un « accord global sur le remplissage et la gestion » du barrage.

Par Seyram Adiakpo

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