L’Intelligence Artificielle : comment préparer l’Afrique pour la nouvelle décennie

L’Intelligence Artificielle : comment préparer l’Afrique pour la nouvelle décennie

Lentement mais sûrement, les pays d’Afrique ont commencé à se préparer à la quatrième révolution industrielle où les progrès de l’intelligence artificielle, de l’automatisation, de l’internet des objets (IoT), du cloud computing, de la robotique, de l’impression 3D, des nanotechnologies et des technologies sans fil avancées vont radicalement changer notre façon de vivre, de travailler et de gouverner nos sociétés.

L’intelligence artificielle a fait une percée significative en Afrique notamment  avec des start-ups et d’autres institutions axées sur l’intelligence artificielle qui commencent à avoir un impact sur l’économie, la vie sociale et la gouvernance. Les gouvernements de certains  pays comme le Ghana, le Nigeria, le Kenya, la Tunisie et l’Afrique du Sud ont soutenu le développement de l’IA par un soutien financier à la recherche et par la promotion de l’enseignement des STIM (science, technologie, ingénierie et mathématiques). Cela a permis à ces pays de réaliser les progrès les plus significatifs en matière d’intelligence artificielle en Afrique.

Néanmoins, seuls quelques pays comme le Kenya et la Tunisie disposent de stratégies nationales d’intelligence artificielle qui peuvent contribuer à l’intégration de l’intelligence artificielle au sein du gouvernement et des services publics.

Cependant, pour que l’IA – une technologie fondamentale de la quatrième révolution industrielle – ait un impact optimal en Afrique, des changements structurels radicaux doivent avoir lieu dans les différents contextes nationaux du continent. J’en explorerai les trois aspects ci-dessous.

 

Infrastructure de données

 

Les applications d’intelligence artificielle qui résolvent des problèmes pratiques acquièrent leur “intelligence” en apprenant à partir de très grands ensembles de données. Par exemple, les modèles d’IA construits pour la reconnaissance faciale ont été alimentés par de très grands ensembles de données comprenant des milliers de visages humains afin d’être formés sur ce qui constitue un visage humain.

De ce fait, les sociétés et les organisations disposant d’écosystèmes de capture, de stockage et de traitement des données très développés sont mieux placées pour bénéficier de manière optimale des progrès de l’IA.

Cela place l’Afrique dans une position désavantageuse car, comme la plupart des pays du Sud, l’Afrique est pauvre en données. En Afrique ,et plus particulièrement en Afrique subsaharienne, la collecte de données publiques, les enquêtes auprès des ménages et des entreprises, la collecte de données par le biais de systèmes administratifs tels que les registres de naissance, les pensions, les dossiers fiscaux, la santé et le recensement sont peu fréquentes et manquent souvent de granularité pour être exploitées avec précision.

Et lorsque certaines données existent, elles ne sont souvent numérisées pour être exploitées immédiatement par des applications d’IA. Par conséquent, dans le secteur public où les applications d’IA auraient pu être appliquées pour booster le développement sur le continent, l’infrastructure de données est malheureusement inexistante ou gravement inadéquate.

Pour montrer ce qui est possible dans un écosystème de données bien développé, les services de Santé du Royaume-Uni ont collaboré avec Google pour faire mettre en place un dispositif basé sur l’IA et qui permet la détection rapide de cancers. Ce dispositif permet d’avoir des données sur les patients au sein du système.

Il n’est donc pas surprenant que certaines des applications d’IA les plus prometteuses en Afrique soient presque entièrement pilotées par le secteur privé. Les organisations du secteur privé en Afrique disposent généralement de données qui sont collectées à des fins économiques, avec une fréquence élevée et avec un niveau de granularité plus élevé.

Il s’agit notamment de données provenant de téléphones portables, de transactions électroniques, de médias sociaux, d’applications de santé et de remise en forme, ainsi que des données provenant des satellites. Ces données ont permis de développer des applications d’IA telles que les chatbots et les assistants virtuels.

Pour que l’Afrique puisse exploiter pleinement le potentiel de son économie émergente en matière d’IA, la prochaine décennie doit être axée sur le développement des écosystèmes de données publiques, et éventuellement sur leur intégration au secteur privé de manière à stimuler le développement et à protéger les droits de l’homme.

 

Emploi et mutations économiques

 

Les experts ne sont pas unanimes sur les effets de l’IA et de l’automatisation sur l’avenir du travail au niveau mondial. Il existe une école de pensée qui affirme que les gains de productivité résultant des progrès de l’IA dans tous les secteurs économiques compenseront les pertes d’emploi initiales causées par l’IA et l’automatisation.

D’autres éminents leaders d’opinion décrivent des perspectives plus sombres pour l’avenir de l’emploi et du travail. Cependant, ils s’accordent tous sur l’effet considérable que les progrès de l’intelligence artificielle et de l’automatisation auront sur l’avenir de l’emploi en Afrique, par rapport à d’autres régions du monde.

L’Afrique subsaharienne est déjà la région la plus jeune du monde, avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans. D’ici 2030, le continent abritera plus d’un quart de la population mondiale des moins de 25 ans. Cette explosion démographique augmentera la taille de la main-d’œuvre dans la région plus que dans le reste du monde. Néanmoins, les données du Forum économique mondial révèlent que les pays africains sont très vulnérables aux délocalisations  d’emplois provoquées par l’IA et l’automatisation. Les statistiques ci-dessous illustrent cette vulnérabilité :

L’Afrique subsaharienne affiche une part d’emplois hautement qualifiés de seulement 6 %, ce qui contraste avec la moyenne mondiale de 24 %. L’Afrique du Sud, l’île Maurice et le Botswana sont en tête pour la disponibilité locale d’emplois hautement qualifiés, tandis que d’autres, comme l’Éthiopie et le Nigeria, maintiennent une forte proportion de travailleurs dans des emplois moins qualifiés – qui sont plus susceptibles d’être automatisés.

D’un point de vue technologique, 41% de toutes les activités professionnelles en Afrique du Sud sont susceptibles d’être automatisées, tout comme 44% en Éthiopie, 46% au Nigeria, 48% à Maurice, 52% au Kenya et 53% en Angola.

Compte tenu de la vulnérabilité de l’Afrique aux déplacements massifs d’emplois qui pourraient être provoqués par l’IA et l’automatisation, des mesures urgentes doivent être prises pour mettre en œuvre une révision ascendante des programmes scolaires dans toute l’Afrique.

Plus que jamais, la participation et la contribution de l’industrie sont nécessaires pour remodeler l’apprentissage et l’instruction dans les établissements d’enseignement afin de préparer une main-d’œuvre à l’évolution rapide du travail du XXIe siècle.

Ce qui a été observé jusqu’à présent ressemble davantage à une approche du haut vers le bas largement dirigée par le secteur privé, avec la création de centres de recherche sur l’IA à travers l’Afrique par les géants mondiaux de la technologie.

Google a ouvert son laboratoire d’IA à Accra en avril 2019, et l’Institut africain des sciences mathématiques a été créé à Kigali au Rwanda en 2016 pour fournir une main-d’œuvre de haut niveau en IA et en machine Learning  pour l’Afrique. Une approche ascendante plus délibérée exigera des gouvernements qu’ils élaborent des politiques qui répondent à la nature changeante de l’emploi sur le continent, en fixant un programme pour les décennies à venir.

La mise en œuvre de cette politique pourrait impliquer des mesures tactiques telles que l’investissement accru dans l’enseignement des STIM dès le niveau primaire ou secondaire. Néanmoins, toute action doit découler d’une politique délibérée qui guide les efforts du gouvernement, plutôt que de réponses gouvernementales non coordonnées et impulsives au problème.

 

Droits de l’homme et responsabilité

 

Partout dans le monde, l’évolution de l’AI n’ pas tenu compte des considérations relatives aux droits de l’homme. Ce n’est que tardivement que les entreprises à l’avant-garde du développement de l’AI ont sérieusement réfléchi aux droits de l’homme et à la responsabilité dans la mise en œuvre des systèmes d’IA, souvent en réponse à la pression de la société civile.

Tant par leur conception que par leur fonction, les systèmes d’IA peuvent nuire aux droits de l’homme. Je parlerai ici de deux domaines dans le contexte africain où les systèmes d’IA peuvent nuire le plus aux droits de l’homme.

Les violations de la confidentialité des données sont parmi les plus importantes façons dont les systèmes d’IA peuvent être utilisés pour porter atteinte aux droits de l’homme.

En Afrique, où seuls 23 pays environ disposent de lois sur la protection des données, et encore moins d’institution de protection des données, il est facile de voir le potentiel d’abus de la confidentialité des données pour les applications d’IA qui utilisent les données personnelles des citoyens, notamment les informations financières et de santé.

Le déploiement de la technologie de reconnaissance faciale dans les grandes villes du continent constitue un autre débouché pour les violations des droits de l’homme.

En réponse à un rapport du Wall Street Journal qui affirmait que les techniciens de Huawei avaient aidé les responsables des services de renseignement en Ouganda à espionner leurs opposants politiques, la police ougandaise a confirmé que la société technologique Huawei déploie un système de surveillance massif qui utilise la reconnaissance faciale et d’autres logiciels d’intelligence artificielle pour lutter contre la criminalité dans le pays.

Les opposants Ougandais  craignent que cette capacité puisse être utilisée pour identifier et cibler les manifestants et les leaders de l’opposition avant les élections de 2021. De même, en avril 2018, la société chinoise CloudWalk a signé un accord avec le gouvernement du Zimbabwe pour aider à construire un système de reconnaissance faciale de masse.

Le système de reconnaissance faciale d’IA utilisé dans la capitale ougandaise fait partie de l’initiative “Safe City” de Huawei. Cette technologie est déjà répliquée ou le sera bientôt au Kenya, au Botswana, à l’île Maurice et en Zambie. Si le déploiement de telles technologies peut être utile pour réduire la criminalité, elles pourraient également devenir des instruments d’oppression aux mains de régimes répressifs.

À l’échelle mondiale, on observe également une adoption croissante des applications de l’IA pour le recrutement de ressources humaines, l’évaluation des crédits et même l’administration de la justice pénale. Ces rôles décisionnels critiques, qui étaient autrefois l’apanage des humains, ont des conséquences énormes pour les personnes concernées par les décisions.

La plus grande préoccupation liée au déploiement de ces systèmes est le biais inhérent aux algorithmes qui sous-tendent l’IA.  Ces algorithmes sont généralement formés avec des données qui excluent les membres d’une population. Cela conduit à des décisions et des résultats qui exacerbent encore la marginalisation.

Un exemple très connu est celui des rapports de 2019 qui suggéraient que la carte Apple, une carte de crédit créée par Apple et développée par Goldman Sachs, était apparemment biaisée contre les femmes en leur donnant des limites de crédit moins favorables que celles des hommes. Une autre préoccupation est l’opacité qui entoure ces systèmes d’IA.

Citant des secrets commerciaux ou la confidentialité des brevets, les propriétaires de ces systèmes d’IA sont réticents à partager le code source qui alimente ces algorithmes. Avant que ces systèmes ou leurs variantes ne soient largement adoptés en Afrique, des politiques de protection des droits de l’homme doivent être mises en place pour protéger les personnes vulnérables et marginalisées.

 

Pour bénéficier de l’AI, l’Afrique doit consolider les acquis des 2e et 3e révolutions industrielles

 

Davantage de pays africains doivent se joindre à des pays comme le Kenya et la Tunisie pour mettre en place des politiques nationales sur l’IA afin de coordonner les efforts nationaux en faveur du développement de l’intelligence artificielle.

Il faudra également consolider le paysage politique autour de l’infrastructure des données, des compétences numériques et de la protection des droits de l’homme. Cela permettra à l’Afrique de bénéficier des avancées de la 4e révolution industrielle qui, il faut le reconnaître n’est qu’une continuité des 2e et 3e révolutions industrielles.

Les pays qui ont le plus bénéficié des 4e révolutions  jusqu’à présent sont ceux qui ont continuellement investi et amélioré les infrastructures de base qui sous-tendent les 2e et 3e révolution (une électricité stable, des transports de masse efficaces, un accès au haut débit, etc.)

À l’heure actuelle, l’approvisionnement en électricité et l’accès à Internet en Afrique sont inexistants pour de larges segments de la population, ou insuffisamment fournis lorsqu’ils existent. Sans accès aux infrastructures de base, comme l’électricité et le haut débit, le développement des 4e Révolution Industrielle en Afrique sera entravé.

Cependant, avec des investissements continus dans ces secteurs ainsi que les nouvelles technologies comme l’IA, l’Afrique pourrait tout aussi bien prendre un virage et entamer un nouveau chapitre de développement qu’elle n’a –jusqu’ici- jamais connu.

 

L’auteur de l’article, Babatunde Okunoye est chercheur chez Paradigm Initiative